Voici un projet qui me tient particulièrement à cœur.
Il y a quelques mois, je suis tombée par hasard sur un appel à textes organisé par Nađa Kračunović en collaboration avec Pink Dot Berlin. L’objectif était d’établir un almanach de la douleur au féminin, de ses définitions et de ses expériences, en recueillant des témoignages écrits, tous genres confondus.
Aujourd’hui, poèmes, essais, fictions et formes hybrides se regroupent dans une œuvre de cinq volumes, téléchargeables et imprimables chez soi ; et sur un site internet : https://sickgirlstrategies.org/
À cette période, je commençais à peine ma réconciliation avec le pays qu’a fui ma famille et dont je n’avais pas eu envie de parler pendant des années, parce que je ne l’associais qu’à de la douleur et à une chose qui, malgré toute la bonne volonté du monde, semblait être condamnée à l’incompréhension. L’incompréhension est la première forme de la douleur dans le cas du traumatisme intergénérationnel.
On ne peut pas faire le deuil d’un corps qui n’a pas été inhumé et dont on ne sait comment il a perdu la vie.
Dans le cas de la Bosnie, plusieurs facteurs sont à l’origine de l’incompréhension :
- La gouvernance de la moitié du pays a été attribuée à des responsables politiques à l’origine ou ayant soutenu le nettoyage ethnique dans les années 1990 et qui mènent depuis une politique négationniste empêchant le travail de mémoire.
- Le nettoyage ethnique en Bosnie-Herzégovine a pris plusieurs formes : bombardements, annexion de municipalités, réquisition des propriétés sur l’ensemble du territoire ; détention de civils dont femmes et enfants dans des camps de concentration au nord du pays, dans la région de la Krajina, safaris humains et snipers pendant le siège de Sarajevo, infiltration au sein d’une zone de sécurité de l’ONU, prise d’otages et massacre organisé à Srebrenica, exécutions de masse à Višegrad.
- Les survivant·es ne parlent pas ou peu pour éviter de revivre leurs traumatismes. Le silence, quand il est choisi, constitue une forme de résistance puisqu’il archive la violence et ne lui donne aucune place ni dans la présent, ni dans le futur. D’autres qui souhaiteraient parler le font, malgré eux, dans le cadre d’une guerre idéologique. Ils sont confrontés au manque de structures adaptées pour recueillir et exploiter leurs témoignages ainsi qu’à une dissuasion de la part des autorités locales et parfois d’autres survivant·es pour lesquel·les ces témoignages devraient appartenir uniquement au passé. Dans tous les cas, il est impossible de faire la mémoire sans témoignages.
- Les accords de Dayton, avec la division ethnique du pouvoir qu’ils instaurent, ne permettent pas la création d’une institution au sein de laquelle des lois mémorielles pourraient être votées et imposées sur l’ensemble du territoire sans exception. Le traitement actuel de la mémoire de la guerre de 1992-1995 n’est pas encadré, se fait à l’échelle de l’entité et sert les intérêts du pouvoir en place.
Le poème publié sur le site Sick Girls Strategies et dans le volume n°3 de la revue du même nom représente une tentative de traduction de ces incompréhensions à travers la réappropriation de ces silences. Le poème a d’abord été écrit en français puis traduit par mes soins en bosniaque*. Les mots en bosniaque ont été alignés sur leurs traductions exactes en français, mais puisque moins de mots sont nécessaires en bosniaque qu’en français pour dire la même chose, les mots de la version traduite sont très éloignés les uns des autres. Ces espaces, appelés ici « silence de la traduction en bosniaque « , sont représentés par des lignes grises. Les rares cas de « silence de la traduction française » sont représentés par des lignes cyan.
* Le nom de la langue est aussi dans une zone d’ombre. À l’époque de la Yougoslavie, sa dénomination officielle était « serbo-croate », divisée en trois dialectes : l’ikavski, l’ekavski et le jekavski. Ces dialectes ne sont pas beaucoup plus différents entre eux que le français parlé en métropole, en Suisse ou en Belgique. D’une région à l’autre en France métropolitaine, le français peut également compter plus de différences que les dialectes du serbo-croate entre eux. Avec les mouvements d’indépendance des années 1990, le serbo-croate a été l’objet de revendications et de réappropriations. Sont apparues quatre nouvelles dénominations suivant la création de quatre nouveaux États jusqu’au début des années 2000 : le bosniaque, le croate, le monténégrin et le serbe. La justesse de ces dénominations est discutable, puisqu’elles associent une langue à un dialecte et non à la zone géographique correspondant aux nouveaux États. Le bosniaque est associé au jekavski, le croate au ikavski et le serbe et le monténégrin au ekavski, bien que certaines spécificités locales et modifications linguistiques d’après-guerre dépassent les dialectes et ne correspondent pas à ces nouvelles frontières. À l’international, l’acronyme BCMS est le plus souvent utilisé. Parmi les locuteurs natifs ou les personnes originaires de la région, plusieurs dénominations sont utilisées. Aucune n’est plus juste ou légitime qu’une autre. « Naš Jezik » (notre langue) est une nouvelle dénomination apparue récemment et utilisée par opposition aux différentes réappropriations de la langue sur des bases ethniques, réappropriations héritées des idéologies nationalistes des années 1990 et participants au maintien d’une guerre idéologique dans la région. Contrairement à l’acronyme BCMS, « Naš Jezik » n’admet pas d’office l’existence de plusieurs langues ou plusieurs dialectes d’une même langue, mais part du principe d’une langue unique dont les variations sont des spécificités régionales. Il s’agit aussi d’une réappropriation de la langue par le peuple et la génération d’après-guerre, naš (notre) s’opposant à leurs combats (acteurs du nettoyage ethnique, autorités locales entretenant cette idéologie ou adhérents aux accords de Dayton) à l’origine de la division des peuples à tous les niveaux, dont au sein d’une langue mutuellement comprise. Si j’utilise ici la notion de bosniaque au lieu de BCMS ou naš jezik, ce n’est pas pour revendiquer la langue que j’utilise comme étant exclusivement du bosniaque. Je suis native du dialecte jekavski, avec des spécificités propres à la région de la Krajina. Je dis bosniaque parce que le contenu du texte et sa démarche s’inscrivent dans un travail de mémoire de la guerre en Bosnie. Dans ce témoignage, le traumatisme intergénérationnel est présenté du point de vu d’un·e bosniaque, dire bosniaque ici désigne la langue du témoignage et non la réponse à des critères purement linguistiques. Dans le cadre du travail de mémoire, il y a aussi une volonté de donner de la visibilité au pays, à son histoire et à sa situation actuelle. Associer le nom du pays à la langue qui permet de faire sa mémoire participe à cette visibilité.
Ci-dessous, les silences des traductions sans les textes :

Deux images me viennent à l’esprit : celle d’un texte en morse et celle d’un carton perforé pour orgue de barbarie. Dans les deux cas, il s’agit d’un langage et de quelque chose destiné à produire un son, alors que ces lignes de silences des traductions ont été faites à partir d’indicibles : l’incompréhension entre les langues, dans la transmission de l’histoire et par allégorie, de la douleur elle-même.
Ci-dessous, les silences des traductions avec les textes :
