Alors que j’écrivais Comme les grand·es depuis quelques mois, j’avais du mal à assembler mes idées. Jusqu’alors, j’avais uniquement écris des poèmes individuels, ou des bribes de poèmes sans fin et réunir un ensemble de poèmes dans un recueil comme il était coutume de la faire dans le genre, était un tout autre exercice dont je n’avais pas mesuré la difficulté. J’ai eu besoin d’écrire autre chose pour y voir plus clair – j’ai écris le témoignage que voici.
(Quant au recueil, qui n’existerait pas sans l’écriture de ce témoignage, il est disponible ici. Merci infiniment pour votre soutien.)
Je suis née le 29 janvier 2002 à Clermont-Ferrand de parents bosniaques, anciens réfugiés de la guerre en ex-Yougoslavie. Dix années après leur arrivée en France.
Petite, j’ai grandi dans un environnement surprotégé par des parents qui semblaient avoir connu toutes les expériences possibles de la mort et qui malgré cela avaient trouvé le courage de donner la vie à un enfant ; et de reconstruire la leur par la même occasion.
Dès mes quatre ans, soit en 2006
quand ils étaient assurés que les dernières querelles de la guerre s’étaient suffisamment estompées pour qu’au moins le faire semblant que rien n’a changé soit possible
mes parents ont pris l’habitude de retourner au pays pour reconstruire la maison d’enfance de mon père, sur ses ruines. Au rythme d’un voyage ou deux par an, j’ai été le témoin d’une lente reconstruction physique et symbolique que mon jeune âge et le silence de mes parents au sujet de la guerre ne m’ont pas permis de comprendre.
Alors je me méfiais de tout comme mes parents, qui ne me parlaient pas de la guerre mais m’éduquaient dans son héritage. Personne n’était digne de confiance – ni même cet ami que je m’étais fait à la cour de récréation en grande section de maternelle – parce qu’il allait m’abandonner lui aussi, comme les amis d’enfance serbes qui ont abandonnés leurs amis d’enfance bosniaques pour aller jouer au fusil dans la cour des grands. Donc dans le doute, et parce que mes parents étaient mon seul point de repère, je suis rentrée à la maison sans ami.
Pour eux, la Bosnie demeurait toutefois un paradis – c’était le pays de leur enfance et c’est cette image là qui était restée fixée dans leurs esprits. Alors j’ai cherché le bonheur là bas, dans le chantier de la maison dans laquelle j’ai passé toutes mes vacances ou auprès de la famille que je ne pouvais voir que là-bas. Je me suis beaucoup ennuyée. J’ai passé mon temps à chercher le bonheur que l’on m’avait tant vendu, comme s’il devait absolument exister là ou si ce n’était pas encore le cas, que la Bosnie était le seul endroit qui puisse me permettre de le construire. On me demandait souvent :
« Tu préfères la France ou la Bosnie ? »
Je ne m’étais jamais posé cette question, car je ne me sentais chez moi nulle part.
Je ne comprenais pas pourquoi je devais parler bosniaque à la maison en France, alors que l’école me demandait de bien parler et écrire le français pour réussir. Alors dans le doute, j’ai évité de nombreuses fois la conversation avec mes parents.
Je ne comprenais pas pourquoi je devais être fière d’un pays que mes camarades n’avaient même pas l’idée de placer sur le continent européen sur la mappemonde accrochée au mur de la classe – parce que si c’est inconnu c’est forcément loin et c’est forcément
très peu digne d’intérêt
Pendant longtemps j’ai cru que mon pays n’existait pas. Mes parents voulaient que je montre des photos de vacances à mes camarades, pour leur faire connaître mon pays. Mais dans mon pays
les gens m’appelaient “la française” et je sentais bien que – même si j’étais bosniaque, je ne serai jamais bosniaque comme eux.
Dès mes quatre ans, je m’étais faite, seule, à l’idée d’épouser un mari bosniaque, de retourner en vacances au pays sur trente ans avec mes enfants auxquels j’aurais appris une langue que je ne maîtrise pas moi-même totalement – comme pour compenser la perte.
C’était encore la guerre : prouver à l’ennemi que nous pouvons encore lutter.
Je voyais des enfants de la diaspora plus âgés que moi adopter ce schéma – en aimant ce pays sans savoir pourquoi, j’ai pensé. Alors pour rompre cette matrice à la fois contradictoire et déterministe
j’ai détesté mon pays
J’avais enfin une réponse à la question que l’on m’avait infiniment posée pendant mon enfance : oui, je préfére la France, je m’y sens chez moi et c’est réellement mon pays. Parce que c’est la langue que je maîtrise le mieux – celle de ma poésie, le seul art qui a soigné ma jeune solitude et grâce auquel je peux m’exprimer totalement bien que je ne comprenne pas toujours certains éléments de la culture française et que, bien que née en France, je serai toujours un petit peu d’ailleurs.
Puisque je n’ai pas réussi à composer avec les deux cultures c’est la France que j’ai choisi. Le pays des enfants qui réussissent à l’école. Le pays des enfants dont les parents les emmènent en vacances et passent du temps avec eux – parce que ce pays existe et qu’ils n’ont rien à reconstruire.
J’en ai d’abord voulu à mon pays d’avoir pris en otage mon âge adulte en ne me laissant pas l’espace de grandir. Quand je parle de mon pays, je parle de la place qu’il a pris dans le discours de mes parents et inévitablement, dans leur entreprise de reconstruction. Mais je parle du pays et non pas des parents car je ne peux pas en vouloir à mes parents d’être victimes.
J’en ai donc tant voulu à mon pays que je voulais le supprimer de ma vie comme si je le rayais de la carte moi-même. Je l’associais inlassablement à tous les malheurs que j’ai pu connaître :
- le malêtre de mes parents (qui ne me parlaient jamais de la guerre mais souvent de la mort, ce qui revient au même)
- mon mal être (j’ai donc grandi morose)
- mon incapacité à voyager (j’ai toujours été à la maison, quelque soit la maison)
- mon incapacité à me faire des amis ou à avoir une relation amoureuse
- ma peur maladive de l’abandon
- devoir fournir deux fois plus d’efforts pour arriver au même résultat
- détester mes parents (injustement, car pendant longtemps je n’ai pas su qu’ils étaient victimes)
J’ai pleuré pour voir la mer à quinze ans. J’ai vu la mer à quinze ans et j’ai eu le mal du pays (en Croatie). Enfant, j’ai pleuré pour voir Paris et j’ai vu Paris à quinze ans. Je n’ai pas eu le mal du pays.
Tout ce qui n’était pas la Bosnie était le bout du monde pour mes parents.
Alors je suis allée vivre au bout du monde (Paris). J’avais dix-neuf ans et dix-huit de moyenne au baccalauréat. Je venais d’être acceptée dans la plus prestigieuse formation post-bac française : la classe préparatoire littéraire du lycée Henri IV. J’avais la possibilité de tout faire. J’ai travaillé sur la Bosnie.
Pour la première fois, j’étais dépaysée par le pays que j’avais choisi mien : la France. Mais Paris n’est pas une France comme les autres. Elle a sa propre logique de fonctionnement, sa propre organisation sociale et demande des connaissances spécifiques qui ne sont pas comprises dans le double-effort que j’avais fourni pour en arriver là. L’excellence scolaire française étant parisiano-centrée – je me retrouve face à des puits de savoir dans des domaines dont je ne connaissais même pas l’existence et mes connaissances personnelles deviennent caduques d’office – sauf celles sur la Bosnie.
Je dois me démarquer pour aller plus haut.
À la même période, je récite mon premier poème sur scène en novembre 2022 dans lequel je dis «je vis dans un monde de pléonasmes dans lequel chaque évidence est une énigme ».
C’est le début de l’introspection réelle, qui passe par une réconciliation avec la Bosnie.
Je suis renvoyée de mes établissements scolaires à deux années consécutives car mes résultats sont insuffisants. Je dis au revoir à mon rêve d’intégrer l’École Normale Supérieure de Paris, à atteindre une vie de prestige pour contredire ma frustration d’avoir été limitée toute ma vie – mais puisque ce prestige m’impressionne il me paralyse aussi dans tout ce que je dois faire pour l’atteindre.
Je passe ma troisième année parisienne à l’université, je ne m’y plais pas mais l’emploi du temps plus léger me donne davantage d’espace pour réfléchir à la suite et
grandir
Ces dernières années ont marqué des étapes décisives pour moi, et ma famille. D’abord pour mes parents qui ont cessé de croire au retour d’une vie comme avant en Bosnie, qui était en fait un retour à la vie yougoslave, un pays qui n’existe effectivement plus. Si cette étape semble teintée de désespoir, elle signifie que le deuil a été fait et qu’ils pourront enfin appréhender ce pays autrement que dans l’attente. C’est également ce que j’ai fait et c’est comme ça que je me suis réconciliée avec eux, et donc avec mon pays.
Une deuxième étape cruciale a été franchie : celle d’avoir passé davantage de temps de vie en France qu’en Bosnie. Mes parents sont plus français que moi, alors même que je suis née dans ce pays. Ils parlent parfaitement, parfois avec des mots qui n’appartiennent même pas à mon vocabulaire. Ils sont habitués, connaissent les codes – et je sais maintenant qu’ils ne me les ont pas transmis car ils ont grandi avec moi. Je sais aussi que cette étape change leur rapport à la Bosnie qui n’est plus le pays où l’on prouve que l’on a survécu ou qui génère le besoin intarissable (et douloureux) du retour seulement ponctuel – mais qui autorise la vacation, car ce n’est plus la seule essence de leur identité.
Quand j’avais seize ans, soit un an avant de ne plus y retourner pendant des années – j’ai demandé à mon père de m’emmener au camp de Trnopolje dans lequel lui et ma mère étaient enfermés et torturés. Je me souviendrai de l’image toute ma vie : une école primaire, des dessins d’enfants sur les carreaux des fenêtres, aucune plaque commémorative. Depuis, même si je ne m’en suis rendue compte que récemment – je n’ai jamais abandonné l’idée de participer au travail essentiel de la mémoire.
Bonne en géographie je me démarque avec un sujet sur la Bosnie que même les champs académiques les plus prestigieux exploitent très peu. Je me mens en ne justifiant le choix du sujet que par la stratégie de la rareté, car travailler sur la Bosnie c’est aussi me permettre de me réconcilier avec le pays et de faire une partie de ce travail de mémoire dont l’idée a germé presque dix années auparavant, presque toute une vie à mon échelle d’âge. Grâce à mon sujet de recherche je réalise ce rêve auquel je ne croyais plus, d’être acceptée à l’École Normale supérieure de Paris – ce qui me réconcilie encore davantage avec la Bosnie.
En parallèle, j’évacue toutes les émotions remuées et les réflexions faites comme je l’ai toujours fait instinctivement : par le poème. J’ai toujours écrit, depuis l’âge de onze ans, je n’ai jamais arrêté. J’ai envoyé depuis 2022 des poèmes écrits pour des revues, à des revues qui m’ont publiées. J’ai été la première double lauréate de l’histoire du concours international de poésie de la Sorbonne.
« À quand le recueil, Mélina ? »
C’était la suite logique. J’ai essayé de faire une sélection thématique parmi les centaines de poèmes que j’avais à disposition ; plusieurs fils rouges ressortaient et parmi eux : la question de l’âge adulte face au manque de repères. La Bosnie n’apparaissait jamais.
Alors j’ai commencé à travailler sur la thématique de l’âge adulte – comment le devenir ? que cela veut-il dire ? quelle est la frontière entre l’enfance et l’âge adulte et pourquoi je n’arrive pas à la franchir ?
C’est là que je propose la notion d’exil sans départ ( « l’affection chronique de ceux qui sont toujours quelque part sans ne jamais avoir eu à s’y rendre » ).
Les problématiques abordées dans ces poèmes étant aussi des problématiques orphelines, la question de la maternité et de la place de la femme dans la reconstruction d’après-guerre est aussi devenue centrale dans mon travail.
Finalement, j’ai écrit Comme les grand·es qui est le résultat de ces années d’introspection. Le recueil ne se veut pas autobiographique bien qu’il soit largement inspiré de l’expérience décrite ici. La présence de l’écriture inclusive jusque dans le titre doit permettre la lecture systématique à la première personne – quelque soit la première personne. Doit permettre aux lecteurs hommes de se projeter dans l’expérience féminine de la grossesse telle qu’elle est décrite et abordée dans le recueil. Doit permettre aux lecteur·ices de toute histoire sociale, familiale et culturelle de s’identifier à un discours dans lequel l’après-guerre n’est que le synonyme de la réflexion menée lors de sa construction personnelle.
Nous prenons tous inévitablement place dans un contexte d’après-guerre.
C’est ainsi, en souhaitant s’adresser à toustes que Comme les grand·es constitue en lui-même un travail de mémoire, plus qu’un simple récit personnel et rétrospectif. J’espère qu’en parlant aux lecteur·ices grâce aux reflexions universelles qu’il propose, Comme les grand·es éveillera aussi leur sensibilité à la question de la guerre en ex-Yougoslavie, puisque qu’elle est à l’origine de ces réflexions universelles.
